Interview de Jean-Marc Douillard, élu B du SNCS-FSU au Conseil scientifique du CNRS

jeudi 16 juillet 2009
par  Laurent Lefèvre

Tout d’abord, une question préalable, pourquoi ne pas vous être exprimé tout de suite ?
Le vote du Conseil scientifique du 16 juin a été très partagé. Le faible nombre de participants permettait de savoir immédiatement qui avait voté pour ou contre, à partir du moment où l’on se mettait à expliquer le vote. Or la situation provoquait beaucoup d’émotion dans les laboratoires. Il me paraissait difficile d’exposer les débats, qui - tant qu’il n’y a pas accord sur le compte-rendu officiel - sont, disons, secrets. Cela aurait été un manque de courtoisie envers les autres participants, alors que le vote était tellement balancé que, de toute manière, il ne servait plus à grand chose.

Alors pourquoi aujourd’hui changer d’avis ? (interview réalisé début juillet - NDR)
Le temps est passé. Le CA du CNRS a voté le COM, sans tenir compte de l’avis détaillé du CS, évidemment ! L’émotion est un peu retombée, il y a eu des comptes-rendus dans pas mal d’endroits, le C3N s’est exprimé publiquement, le Président du CS a donné une interview.... Disons qu’il y a prescription.


Revenons sur le faible nombre de participants.

Le CS devait avoir lieu fin mai. A la dernière minute, il a été reporté les 15 et 16 juin. Pour la plupart des membres, nous avions déjà des impératifs ces jours-là. Certains ont pu les sacrifier - pour ma part, je devais être aux USA pour un Congrès -, tous n’ont pas pu. Je pense que c’est la principale explication... avec le fait que cela fait plus d’un an et demi que nous donnons notre avis sur le Contrat d’objectifs et que l’inertie du texte semblait infinie. D’autre part, certains collègues du monde industriel, en plus de leur emploi du temps chargé, ne voient pas trop ce qu’ils ont à faire dans un débat entre fonctionnaires, ceux du ministère d’une part, ceux du CNRS d’autre part. Pour couronner le tout, la discussion des deux jours a été très longue et tendue avec une visite de la ministre en sus, qui a bouleversé en direct la philosophe du texte. Résultat, certains membres présents l’après-midi du 16 sont partis prendre leur train ou leur avion avant le vote. Pour me donner en exemple, j’ai voté sur le Contrat d’objectifs, mais j’étais déjà dans le métro au moment du vote des recommandations. Ceci dit, je les aurais votés, comme nous l’avons fait à l’unanimité.

Vous utilisez le terme « Contrat d’objectifs » et non pas « Contrat d’objectifs-moyens » ?
Oui. Le CNRS depuis le début utilisé cette dénomination de COM. Cela a un intérêt, c’est d’imposer au ministère la discussion sur les moyens. Mais je pensais - à tort, manifestement - que c’était illusoire. La LOLF qui nous gouverne impose à toute structure recevant de l’argent public, une signature de « Contrat d’objectifs ». Ensuite l’état réfléchit aux moyens nécessaires en construisant son budget. Cela me paraissait illusoire de sortir des mots définis par la loi. En fait, le CNRS a bien fait puisqu’il a obtenu des engagements sur les moyens. La ministre a d’ailleurs dit quelque chose de très important. Depuis quelque années, le budget du CNRS prend en compte le budget des grands instruments. De ce fait, alors que son budget semble constant depuis pas mal de temps, il a changé de nature. Une grande partie de l’argent ne fait qu’entrer-sortir. La ministre a clairement dit le 15 juin qu’elle abonderait les deux parties, les grands instruments d’une part, le budget « libre » du CNRS d’autre part. Reconnaître cette distinction est un événement important pour l’autonomie du CNRS, à mon avis.


La venue de la ministre était-elle prévue ?

Oui et non. Je ne suis pas dans le secret des Dieux. Mais nous l’avions invitée à plusieurs reprises, avec insistance. Un des membres du Cabinet était déjà venu débattre et cela s’était passé très courtoisement. De plus, le gouvernement pouvait considérer les Européennes comme une victoire politique. La ministre avait tout intérêt à stabiliser son poste avant le remaniement, le vote des chercheurs étant très important dans la Région Ile de France qu’elle vise l’an prochain. Enfin, elle a l’habitude de dire les choses face aux « Académies » et jamais face aux syndicats. Cela fait plusieurs éléments. En tout cas, ce que j’ai retenu est une grande courtoisie, une attention aux questions... et un infléchissement de sa politique.

Sur quels points ?
J’en retiendrais deux ou trois. Tout d’abord, elle n’a jamais prononcé le mot « Campus ». Elle a par contre parlé des PRES et a présenté l’université française comme couvrant tout le territoire national. Cela change de la vision habituelle avec une dizaine de villes vraiment universitaires et une cinquantaine de « colleges ». Ensuite elle a réaffirmé la prépondérance du CNRS en termes de stratégie scientifique, sous-entendant le rôle central des UMR, avec un ralentissement du passage de la gestion des UMR vers les universités. Il est clair qu’elle a pris acte de deux choses : l’incapacité des universités volontaires à le faire, le très faible nombre d’universités voulant le faire réellement, c’est à dire en dépassant le cercle du Président de l’université concerné, en général pas du tout suivi pas ses troupes.

Pourtant les communiqués syndicaux étaient assez négatifs ?
Oui. A raison, parce que la vision d’un chercheur individualisé et en concurrence avec ses collègues reste le cœur du système. Avec une recherche financée sur des projets « labellisés » par le gouvernement. Et ce par un double système, très verrouillé, de donation par l’ANR et de répression par l’AERES.

Là, vous n’avez vu aucune avancée ?
Une très légère. La ministre a perçu la critique unanime du CS sur les Comités de visite qui laissent de coté certaines disciplines scientifiques et pas mal de catégories de personnels, les B et les techniciens notamment. Elle a accepté l’ouverture de négociations là dessus, mais bon...


Revenons au vote du CS.

Avant, il faut dire que la ministre avait beaucoup insisté sur l’ouverture au CNRS d’un dixième institut, que nous avons perçu dans sa bouche comme un « Institut des STIC ». Cela nous a surpris, car la direction du CRS nous l’avait présenté comme un Institut de l’informatique. Le lendemain, lors de la discussion générale avec les Présidents de CSD, cela n’a pas contribué la clarté de la proposition. Le CS a donc renvoyé l’idée, en disant qu’il ne voyait pas d’intérêt scientifique à la chose. Mais le CA est évidemment passé outre, on ne résiste pas à la volonté d’une ministre. Je n’épiloguerais pas là dessus, nous sommes en France, c’est comme ça !


Et sur le reste ?

Le CS était très partagé. On a bien vu que la ministre avait accordé beaucoup de place à nos revendications. Sur le budget, sur l’emploi, sur le rôle stratégique du CNRS, sur le rôle central des UMR. J’en passe... Je dirais que l’idée de marquer ces acquis était dans la tête de beaucoup des membres du CS. Le fait que la ministre accepte de « venir jouer à l’extérieur » était aussi un signe très fort de reconnaissance du rôle des CS. Or, cela faisait partie de nos demandes, avec une place reconnue des élus de la communauté scientifique. D’un autre coté, on est habitué avec ce ministère Sarkozy à avoir des promesses plus qu’autre chose. Tout ceci explique la position mitigée finale du CS, avec d’un coté les élus syndicaux qui ont voté plutôt contre et de l’autre les nommés qui ont voté plutôt pour, ce n’est plus un secret.

Il y a eu polémique sur le rôle du Président du CS ?
L’an dernier, le CS s’était déjà partagé et avait voté une première fois « contre » sur un texte de COM assez différent. Le Président du CS n’est plus, depuis son élection à ce poste, un élu syndical (il est membre du SNCS, précisons-le). Il est l’élu et le représentant du CS dans toute sa diversité. Or, plusieurs collègues du CS nous ont reproché à nous autres, syndicalistes, un certain dogmatisme. Le Président du CS doit prendre en compte l’opinion de son Conseil avant de trancher. Or, si nous avions été plus nombreux lors du vote, nul doute que le vote aurait été positif. Nous nous connaissons bien au CS. De ce point de vue, que se serait-il dit ou passé si cinq personnes seulement avaient bloqué un tel texte ? Là, nous n’avons pas bloqué, mais montré tout de même l’incongruité de certains passages du texte dans nos amendements et nos recommandations, ainsi que notre peu d’enthousiasme. Je ne suis pas totalement mécontent du résultat du vote. Et je reste en tout cas très proche des collègues qui n’ont pas voté comme moi. Le CS est souvent unanime. C’est une force qui a contribué à sortir du projet de démantèlement du CNRS. On n’en est plus là, même si l’organisme se modifie et pas dans le bon sens. Là les avis étaient partagés, mais c’est le futur qui dira qui a eu le moins tort.


Pourtant, on vous fait beaucoup de reproches par courrier. On y lit qu’avec le vote de la loi sur la mobilité des fonctionnaires, vous avez tué, par le vote positif du CS, le statut de chercheur du CNRS ? Désormais, la direction pourra fermer un labo et l’état pourra ensuite licencier les chercheurs ?

Il y a deux réponses. La première, c’est que la seule riposte est l’augmentation du nombre de syndiqués. Si l’on recule pas mal en ce moment, c’est tout simplement parce que les gens ne se syndiquent plus et qu’en face, « ils » sont plus forts. D’autre part, et c’est le second argument : c’est nous donner un peu trop d’importance. Il ne faut pas confondre la portée d’une loi et celle d’un « Contrat d’objectifs ». Oui, la loi sur la mobilité est un scandale. Mais par contre, le « Contrat d’objectifs » n’a guère d’importance, malheureusement. Depuis pas mal d’années, l’état central ne respecte plus ses engagements. Chirac l’a même théorisé avec la phrase « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ». Il ne l’a peut être pas dite, mais il l’a laissé dire. On a même vu la reconnaissance de ce fait quand on est passé des « contrats de plan Etat-Région » aux « Contrats de projets Etat-Région ». On ne saurait mieux dire ! Là, on s’est mis d’accord sur des objectifs qui, par exemple, obligent le CNRS a publier plus d’articles ! Or, beaucoup de membres des ministères de la recherche et de Bercy veulent diminuer le nombre de chercheurs. D’autre part, comment faire pour publier plus ?! (je veux bien entendu dire : en gardant la qualité !). Autrement dit, voilà déjà un objectif, pourtant central, parce que, quand même, publier est le cœur du métier, qui n’engage au fond personne, parce que personne n’y croit. Non, ce qui était important, c’était la portée symbolique du COM. De ce point de vue, l’accord sur le rôle stratégique du CNRS, les aspects budgétaires pour le CNRS et pour les UMR, le rôle central de la mixité des laboratoires, c’est dans le texte de la ministre, texte qui prévaudra à mon avis sur le Contrat d’objectifs. Je pense que la bataille du Comité national (dont le CS fait partie), pour des principes clairs au CNRS, acceptables par la communauté scientifique et reconnus par le ministère, n’aura pas été vaine, au contraire.

Recueilli par Gwenael Cadoret.


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